La grande analyse

Les complotistes peuvent-ils avoir raison ?

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Les complotistes peuvent-ils avoir raison ?

Clichés non datés fournis par le ministère américain de la Justice le 30 janvier 2026 dans le cadre du dossier Jeffrey Epstein. Ces dossiers contenaient des références à de nombreuses personnalités de premier plan. © Martin Bureau/AFP

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L’affaire Epstein donne du grain à moudre à celles et ceux qui voient, dans le cours de l’histoire, des forces cachées et maléfiques agissant contre le bien de la population. Est-ce à dire que les « théories du complot » disent parfois vrai ? Analyse.


 

« On vous l’avait bien dit. » Depuis que l’affaire Epstein a éclaté au grand jour, des milliers d’internautes jubilent. Un multimillionnaire, juif, pédocriminel, possiblement lié à des services secrets étrangers, qui semble manipuler les plus grands de ce monde ? Du pain bénit pour les individus volontiers qualifiés de « complotistes » par les médias traditionnels et le monde universitaire. Ce scandale serait la preuve qu’ils avaient vu juste depuis le début et plus généralement, qu’aucun discours officiel ne serait digne de confiance.

Les complotistes peuvent-ils avoir raison ? La question déborde l’affaire Epstein. Sur le Covid-19, certains projets gouvernementaux ou théories scientifiques, il arrive en effet que la vérité dite « officielle » soit contredite par des faits révélés plus tardivement. Cela veut-il dire pour autant que ceux qui mettaient en cause cette version avaient raison ? Même après la découverte de faits objectifs rendant les discours dominants plus fragiles voire caducs, ces personnes peuvent-elles vraiment se targuer d’avoir établi une « connaissance » au sens plein du terme ?

Connaissance et croyance vraie

Ce débat, politiquement sensible, suppose de comprendre comment un savoir peut s’établir de manière fiable, consensuelle et durable. Faut-il nécessairement un cadre préétabli, avec des critères universels, pour valider une théorie ? Et si oui, lesquels ? Le philosophe des sciences Philippe Huneman, directeur de recherche à l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques (Panthéon-Sorbonne), nous indique que cette problématique est aussi vieille que la philosophie.

“Dans le Théétète, Platon distingue déjà le savoir de la croyance vraie. Si par exemple, vous voyez en rêve que l’équipe de France sera championne du monde de football, et qu’elle gagne effectivement le trophée trois mois plus tard, vous aurez eu tout au plus une croyance vraie mais pas un savoir : vous ne ‘saviez’ pas que l’équipe de France serait championne. Pour Platon, il est nécessaire de pouvoir justifier sa croyance pour la qualifier de connaissance” 

Philippe Huneman

Dans le cas de l’affaire Epstein, une telle justification paraît hasardeuse, puisqu’elle plaque des tropes antisémites anciens sur un cas particulier, comme s’il suffisait d’assembler des mots-clés pour « faire théorie ». « Ce scandale mobilise des chaînes de pensée ou de haine qui nous préexistaient, et qui sont toujours les mêmes. Il y a de la sexualité, de l’argent, des Juifs. Quoi rêver de mieux ? », ironise le chercheur. Là où une enquête rigoureuse s’en tiendrait à décrire des faits, sans chercher à démontrer autre chose que la culpabilité d’Epstein et de son entourage, le récit complotiste tend à en tirer une leçon générale, de manière rétroactive : « Le préjugé antisémite pose : “Les Juifs dirigent le monde.” L’affaire Epstein suggère qu’un homme juif avait du pouvoir, ce qui prouverait en retour que tous les Juifs dirigent le monde. Cette extrapolation ne tient pas, mais chez les complotistes, le glissement se fait naturellement. »

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