Justice
Malcom Ferdinand : “La façon de gérer la contamination au chlordécone remue le couteau dans la plaie”
Paris, le 11 février 2023. Des manifestants anticolonialistes devant la statue de la place de la Nation, dans le XIIe arrondissement de Paris. © Amaury Cornu/Hans Lucas/AFP
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Ce 13 novembre, la cour d’appel de Paris remet son jugement concernant l’affaire de la contamination au chlordécone dans les Antilles. Dans le même temps, le mouvement contre la vie chère ébranle la Martinique depuis septembre.
Pour le chercheur Malcom Ferdinand, auteur de S’aimer la Terre, ce sont les deux faces d’une même pièce : celle d’un habiter colonial gangrénant encore aujourd’hui les rapports de la France métropolitaine avec l’outre-mer. Entretien.
Quel regard portez-vous sur le mouvement politique contre la vie chère qui secoue la Martinique ?
Malcom Ferdinand : Ce qui se passe en Martinique aujourd’hui est un symptôme de l’habiter colonial. L’habiter colonial dit : « Vous n’allez pas consommer ce que vous produisez, vous n’allez pas produire ce que vous consommez. » Ces terres ont été consacrées à la monoculture d’exportation et les bananes n’ont pas nourri les Antillais. Ce mouvement [RPPRAC, Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources et des Afro-Caribéens] dit justement : « Nous voulons pouvoir nous nourrir, subvenir à nos besoins pouvoir nous nourrir, nous voulons pouvoir subvenir, pourvoir à nos besoins de manière égale avec ce qui se fait dans le reste de la France. » Ce qui montre bien que lutter contre la vie chère, c’est lutter contre l’habiter colonial. La seconde force de ce mouvement, c’est de promouvoir une démocratisation des décisions. Le mouvement est parvenu à forcer des réunions sur l’attribution du prix des denrées entre le mouvement, le préfet et les chaînes de distribution, tout en les rendant publiques, diffusées sur internet. C’est aussi ça la démocratie : rendre des comptes, être responsable des décisions prises.
“‘Vous n’allez pas consommer ce que vous produisez, vous n’allez pas produire ce que vous consommez’ : avec cette logique coloniale, les Antilles ont été consacrées à la monoculture d’exportation, et les bananes n’ont pas nourri les Antillais”
Qu’entendez-vous par “habiter colonial”, plus précisément ?
Forgée durant les colonisations du XVIIᵉ siècle en France, mais également bien avant, il s’agit d’une manière d’attribuer une valeur à des terres et à des peuples qui est différenciée par rapport à d’autres terres. En l’occurrence, on va conquérir, asservir, tuer des êtres humains, dans le but de faire fructifier ces terres et d’engranger du profit, on va déforester, détruire l’ensemble de l’écosystème. Tout cela dans le but de créer soit des extractions minières, soit des plantations de canne à sucre à l’époque, ou aujourd’hui de bananes. Ces terres n’ont plus pour principe de nourrir les habitants qui y habitent, mais de produire quelque chose qui va servir les intérêts d’autres. L’habiter colonial apparaît bien aux Antilles, mais en réalité, il se déploie sur l’ensemble de la planète. Il n’a pas été renversé par l’abolition de l’esclavage ou par la fin de la colonisation ; il se prolonge aujourd’hui.