Un philosophe à (re)découvrir

Michel Clouscard, un marxiste contre la société du désir

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Michel Clouscard, un marxiste contre la société du désir

Michel Clouscard. © Louis Monier/Gamma-Rapho

Philosophe marxiste, critique de la société de consommation d’après-guerre, dans laquelle, selon lui, « tout est permis mais rien n’est possible », Michel Clouscard a forgé des concepts-clés dont l’écho gagne en importance à la faveur des années. 


 

Michel Clouscard est un penseur à contre-courant. Féroce critique de la société du désir et de la révolution culturelle entraînée par Mai-68, il détonne dans le paysage intellectuel de la seconde moitié du XXe siècle. Philosophe marxiste anti-stalinien, as de la formule, son œuvre résonne aujourd’hui avec une acuité renouvelée. Pourtant, Clouscard reste un auteur encore largement méconnu en dehors des sphères militantes et intellectuelles de gauche et d’extrême gauche. Il naît en 1928 près de Gaillac, dans le Tarn, et grandit dans une famille plutôt modeste. Athlète de haut niveau durant sa jeunesse, il est présélectionné pour l’épreuve du 200-mètres aux Jeux olympiques de Londres en 1948. De cette expérience sportive naît un ouvrage de sociologie, Les Fonctions sociales du sport, rédigé en 1963. Il abandonne le sport et décide d’entamer des études de lettres et de philosophie à Toulouse, où il s’avère être un élève brillant. Quelques années plus tard, il quitte la ville rose et rejoint la capitale. Il réalise une thèse de doctorat (L’Être et le Code), qu’il soutient en 1972 à Nanterre sous la direction du philosophe et sociologue marxiste Henri Lefebvre. Dans cet ouvrage fouillé que Sartre juge ambitieux, Clouscard cherche à analyser l’évolution de la société française du Moyen Âge à nos jours en la pensant sous le prisme des rapports de production. Son travail sera salué par le philosophe existentialiste ainsi que par Emmanuel Le Roy Ladurie, qui siègent dans le jury. Pour autant, à sa parution en 1973, son travail sera boudé par les soixante-huitards, qui n’acceptent pas sa grille de lecture. En effet, le philosophe en fait les serviteurs de l’idéologie libérale et capitaliste, sous couvert d’émancipation. Il publie la même année Néo-Fascisme et Idéologie du désir, critique acerbe de la philosophie de Gilles Deleuze et du freudo-marxisme représenté par le philosophe Herbert Marcuse. Ce qui achèvera de le fâcher avec la gauche culturelle de l’époque. De 1975 à 1990, il est professeur de sociologie à l’université de Poitiers. C’est pendant cette faste période qu’il publie une grande partie de son œuvre, notamment Le Frivole et le Sérieux (1978, Albin Michel), Le Capitalisme de la séduction (1981, Messidor-Éditions sociales), La Bête sauvage. Métamorphose de la société capitaliste et stratégie révolutionnaire (1983, Éditions sociales). Il se retire ensuite dans son Sud-Ouest natal pour rédiger ce qu’il considère comme son grand-œuvre, Les Chemins de la praxis. Fondements ontologiques du marxisme (2015, Delga), et y décède en 2009.

La critique du libéralisme-libertaire et de la société du désir

« Penseur visionnaire » pour L’Humanité, Michel Clouscard développe une œuvre exigeante, critique du capitalisme, de la société de consommation d’après-guerre et de ce qu’il appelle les « Trente Honteuses ». Le philosophe marxiste voit dans le plan Marshall, « acte étymologique de notre modernité », une soumission économique et culturelle de l’Europe au soft power américain, qui signerait l’entrée dans un capitalisme de la « séduction » et mènerait irrésistiblement au néo-fascisme. Le plan Marshall « a greffé une économie d’abondance sur une économie de la rareté, de la misère même. Et il a greffé le module américain culturel dans une société traditionnelle, rurale ». Ce qui fait entrer la société française dans un capitalisme de la dégénérescence et donc, pour Clouscard, de la crise. Pour comprendre ce néo-capitalisme, le penseur forge en 1973, dans Néo-Fascisme et Idéologie du désir, la notion de « libéralisme-libertaire ». Tout part pour lui d’un « psychodrame » révélateur « des enjeux de l’histoire », qui s’est joué au sommet de l’État entre les trois systèmes idéologiques de la bourgeoisie.

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D’un côté, Charles de Gaulle, le « père sévère », représentant de la vieille France. De l’autre, Georges Pompidou, le « libéral-débonnaire » et Daniel Cohn-Bendit, « l’enfant terrible libertaire », représentants de la nouvelle France. Le libéralisme-libertaire est « l’alliance sournoise » entre le libéral et le libertaire pour « liquider » la vieille France et déboucher sur un libéralisme « ô combien répressif dans l’acte de produire et ô combien permissif dans l’acte de consommer ». Cette alliance contre-nature aboutit à une « nouvelle société », promue par les élites économiques libérales et les avatars de Mai-68, qui ouvre le « marché du désir » (production sans limite et nouveau champ de jouissance). Pour Clouscard, le capitalisme a atteint « le lieu de la totale consommation permissive ». Pourtant, le producteur est exclu de ce marché et n’accède pas à la société de consommation, pour deux raisons essentielles selon Clouscard. « D’abord, il a produit les objets qu’il possède. Ce qui est la finalité du marxisme : la consommation par le producteur, mais sans la plus-value », avance-t-il. Ensuite, dit-il, l’utilisation de ces objets, dans la « pratique quotidienne », n’est pas « libidinale » : « Elle reste fonctionnelle, réduite à une technicité nouvelle de la vie quotidienne. » Cette société est pour lui le lieu d’une répression totale. Tout est permis mais paradoxalement rien n’est possible. Selon le philosophe, « le corps bourgeois ne doit être en relation qu’avec lui-même, de telle manière que la praxis ouvrière, productrice pourtant du réel, n’intervienne jamais ». L’investissement du prolétariat se limite donc à des biens d’équipement dont l’utilisation n’est pas « libidinale » et pulsionnelle. La nouvelle société libérale-libertaire ne se repose que sur la petite bourgeoisie traditionnelle (qui possède l’argent) et la nouvelle petite bourgeoisie (cadres, fonctionnaires…), qui en est le véritable moteur et transforme sa consommation en un acte émancipateur, ludique, révolutionnaire.

“Le modèle de la nouvelle consommation sera l’émancipation par la transgression. Le capitalisme a pu ainsi mettre dans le produit lui-même l’expression idéologique. Il vend de l’idéologie, du mode de vie, du style de vie. La modernité de son produit est la liquidation des vertus des modes de production antérieurs. Consommer, c’est s’émanciper, transgresser, c’est être libre, jouir, c’est être révolutionnaire”

Michel Clouscard, Néo-Fascisme et Idéologie du désir, 1973

Cette nouvelle société s’appuie, en France et en Allemagne, sur des relais intellectuels que Clouscard critique abondamment et dont il traite les textes de « terrorisme culturel ». Gilles Deleuze et Herbert Marcuse (affilié au freudo-marxisme) sont les avatars désignés de la nouvelle société qui, sous couvert d’une réaffirmation du désir pour lutter contre un ordre social oppressif, se rendent complices du capitalisme le plus destructeur. « La bonne libidinalité qu’il propose comme libératrice n’est au contraire que le genre de vie des parvenus du nouveau système de profit », assène-t-il en ciblant Marcuse. Dans Néo-Fascisme et Idéologie du désir, la charge est aussi intense à l’égard de L’Anti-Œdipe (1972) de Deleuze et Guattari.

“Blue jeans”, “rock ’n’ roll”, “Coca-Cola”… La marque de l’impérialisme américain

Quand on entend blue jeans, rock ’n’ roll, Coca-Cola, juke-box ou encore flipper, on pense à l’américanisation des mœurs et des styles de vie. La société du désir est régie par de nombreux codes culturels et sociaux que Clouscard analyse dans Le Capitalisme de la séduction. Le néo-capitalisme est un « rituel initiatique » qui déploie une « stratégie de la séduction » qui est avant tout « conquête de marché et pratique idéologique ». La « mondanité » (celle des cercles bourgeois du Tout-Paris, qui se rend dans les clubs sélects de la capitale), comme l’appelle Clouscard, consomme et gaspille. Pour le philosophe, « l’apprentissage de la vie n’est plus l’apprentissage du métier, mais l’apprentissage du gaspillage ». Prenant l’exemple du jean, Clouscard en fait l’instrument parfait de l’impérialisme américain de consommation transgressive. Ainsi, « le cul est devenu une silhouette. Et quelle silhouette ! Celle de l’archétype hollywoodien ». « C’est toute l’idéologie de la libéralisation qui est endossée avec les jeans. Idéologie sans laquelle ces jeans ne seraient qu’un banal instrument de la mode », ajoute-t-il. Pour Clouscard, tout ceci n’est qu’un vaste « potlatch », grande fête primitive et archaïque de rivalité où il faut dépasser le voisin mondain en termes de consommation et de dépense transgressive. « La consommation bourgeoise spécifique du néo-capitalisme commence avec la pénétration de l’impérialisme américain. L’américanisation de la vie française s’inaugure par la consommation des surplus made in USA. » Not « born in the USA », but live like in the USA… Toutes ces pratiques de consommation exportées des États-Unis sont, pour le consommateur mondain, une manière illusoire de « se révolter contre le système. » Pourtant, il en est un rouage essentiel, lui qui s’est fait « chambrer par l’idéologie libérale de la libéralisation ». De cet état de fait découle – et c’est là tout le propos de Clouscard – le néo-fascisme, une radicalisation de la société d’abondance, un mépris de la force de travail et une « ultime expression du libéralisme social libertaire ». Plus l’abondance est permise pour le consommateur, plus le producteur est dépossédé et aliéné par la société du désir, et plus le néo-fascisme s’étend. Toutes ces conditions créent, selon Clouscard, ce qu’il appelle le « fascisme culturel », qui est un fascisme « spécifique » à cette « société de l’idéologie du désir ». Clouscard va même plus loin. Il fait du freudo-marxisme, du « gauchisme soixante-huitard » et de la philosophie de Gilles Deleuze, qui souhaite « introduire le désir dans le mécanisme, introduire la production dans le désir », les relais de ce néo-fascisme. Ainsi, « aucune pitié, aucun sentiment n’est à attendre de l’implacable machine à jouir qu’est le néo-capitalisme », car elle écrase le prolétaire et cajole le consommateur.

La critique du PCF

Face à ces transformations, la gauche communiste est dans une impasse, selon Clouscard. Politiquement proche du PCF, le philosophe s’en démarque à la faveur des années et des agitations de Mai-68. Le communisme, comme l’explique Clouscard dans une formule dont il a le secret, « c’est prendre en charge le malheur du monde, et sans pathos. On n’est pas là pour la convivialité. Pour ça, il y a Jack Lang ». Il critique la stratégie du parti, son fonctionnement autocratique, et son incapacité à saisir les transformations de la société de consommation moderne. Le PCF est selon lui dépassé sur sa gauche par la révolution culturelle de Mai-68 et ses courants affiliés : le freudo-marxisme, la pensée deleuzienne et le structuralisme. Dans l’esprit de Clouscard, les communistes ne saisissent pas les transformations sociales induites par l’éclosion de cette société du désir qui porte en elle le spectre de la crise. Dépassés par le sociétal, ils n’ont plus les clés pour répondre au social. Dans une lettre jamais envoyée écrite à la fin des années 70, il dénonce le dogmatisme du parti et de ses dirigeants : « Le dogmatisme du PCF l’a empêché de comprendre cette métamorphose de la société française, le rôle des nouvelles couches moyennes, la nouvelle stratégie du capitalisme : la contre-révolution libérale, qui n’a pas grand-chose de commun avec la “droite” traditionnelle. Mais la crise peut lui permettre de se rattraper, et même d’inverser la tendance. » Le philosophe plaide donc pour une reconquête culturelle, qui permette aux communistes de sortir les couches moyennes de leur « engourdissement libéral » et prévenir ce qui les attend : le chômage massif. Si le capitalisme classique « a créé des emplois artificiels, non productifs, d’encadrement, de plumitifs », celui de la dégénérescence, et donc de la crise, « les liquidera sauvagement pour mettre en place, dans le tertiaire et le quaternaire, l’appareillage de l’informatique et de la robotique ». Selon Clouscard, la « montée hégémonique » des nouvelles couches moyennes a permis « la contre-révolution libérale ». Leur remise en question, accentuée par la crise, devrait permettre « la remontée du socialisme et du Parti communiste français ». Car selon le philosophe, ces couches sociales ont « des intérêts de classe analogues à ceux de la classe ouvrière traditionnelle ». Ce qui nous ramène au mot d’ordre un tant soit peu cynique de la nouvelle société capitaliste : tout est permis mais rien n’est possible !

Une pensée actuelle ? 

Michel Clouscard donne peut-être des clés pour comprendre les mutations de la société de consommation de notre temps – et avec elle les mutations politiques. Dans un entretien d’avril 2003, le philosophe identifie un phénomène qui ne nous est aujourd’hui pas tout à fait inconnu. « Le populisme actuel, celui de Le Pen, n’est autre que le ramassage des déçus de la libération des désirs. Une promesse a été faite, qui se révèle impossible à tenir. La jouissance promise est confisquée [...] Le Pen est le lieu de synthèse du fascisme de papa et du populisme d’après la Libération », assène-t-il. Si les scores de l’extrême droite n’ont jamais été aussi importants, et que les déçus font la queue au guichet des populismes, l’alliance entre le libéral et le libertaire, elle, n’a peut-être jamais cessé.