Attentats du 13 Novembre

Procès de Salah Abdeslam : que veut dire “demander pardon” ?

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Croquis judiciaire du 15 mars 2022 : l’accusé Salah Abdeslam, debout devant la cour d‘assises spéciale de Paris lors du procès des attentats du 13 novembre 2015

Croquis judiciaire du 15 mars 2022 : l’accusé Salah Abdeslam, debout devant la cour d‘assises spéciale de Paris lors du procès des attentats du 13 novembre 2015. © Benoît Peyrucq/AFP

« Je vous demande de me pardonner », a dit Salah Abdeslam vendredi 15 avril 2022 depuis son box des accusés. Le seul membre encore en vie du commando des attentats du 13 novembre 2015, qui ont fait 130 morts à Paris et Saint-Denis (93), a ainsi présenté ses excuses aux victimes et à leurs familles. Cette prise de parole arrive-t-elle contre toute attente, ou constitue-t-elle l’épilogue espéré de ce long et douloureux procès, le dernier jour de son dernier interrogatoire ? Et une telle demande de pardon est-elle cependant audible ? Réponses avec Jacques Derrida et Paul Ricœur.

 

Après plusieurs mois de procès au cours desquels il avait choisi de garder le silence, Salah Abdeslam a changé d’attitude. Non seulement il a livré sa version des faits – en expliquant que c’était par humanité qu’il n’avait délibérément pas déclenché sa ceinture d’explosifs, même si ce point n’est pas clair puisque c’est peut-être une contrainte technique qui l’a empêché de le faire –, mais il a présenté ses excuses aux familles des victimes. Comment entendre cette demande de pardon ?

 

Condoléances, excuses, modération et pardon : un acte de contrition ou une parole de sagesse ?

Les paroles prononcées par Abdeslam sont sans équivoque. « Je veux présenter mes condoléances et mes excuses à toutes les victimes », a-t-il dit, « Je sais que la haine subsiste […] je vous demande aujourd’hui de me détester avec modération », avant d’ajouter : « Je vous demande de me pardonner ». Les chrétiens y verront peut-être un acte de contrition, au sens où celle-ci désigne une prière adressée à Dieu pour exprimer le regret de l’avoir offensé. Pourtant, ce n’est pas à Dieu mais bien aux victimes que Salah Abdeslam s’est adressé… et c’est d’ailleurs en citant un hadith de Mahomet qui proclame « Aime ton ami avec modération, car demain il peut devenir ton ennemi. Déteste ton ennemi avec modération, car demain il peut devenir ton ami » qu’Abdeslam en a appelé à faire preuve de modération dans la détestation qu’il inspire – ce qui constitue un bien étrange oxymore. A-t-il quelque indulgence à espérer de la part des juges ? C’est peu probable, au regard de l’ampleur des crimes perpétrés par l’équipe des terroristes à laquelle il participait et dont on peut se demander s’ils ne relèvent pas de cette catégorie que Jankélévitch appelle « l’imprescriptible ».

 

Le pardon impossible ?

Demander pardon, oser demander pardon, peut sembler indécent dans de telles conditions. C’est ce qu’ont compris certains parents de victimes, qui refusent d’entendre ces excuses et qui ne se considèrent de toute façon pas habilités à pardonner la mort de leurs enfants. D’une manière plus générale, cette situation illustre le caractère profondément impossible du concept de pardon tel que l’ont analysé certains philosophes comme Jacques Derrida, par exemple. Pour l’auteur du Siècle et le Pardon (2000) en effet, il y a quelque chose de structurellement et profondément contradictoire dans le pardon, qui suppose le repentir (puisqu’il faut que le coupable demande pardon pour qu’il soit pardonné) mais l’excède toujours : celui qui regrette est en effet autre que celui qui a mal agi, il est meilleur que lui, de sorte que « ce n’est plus au coupable en tant que tel qu’on pardonne ».

 

Se lier et se délier

Est-ce le cas de Salah Abdeslam ? On peut s’étonner de ce qu’il se montre tellement solidaire des victimes dans les propos qu’il a tenus : « Je voudrais dire autre chose. C’est que l’histoire du 13 Novembre, elle s’est écrite avec le sang des victimes. Je suis lié à elles, elles sont liées à moi. » Or cette manière de se déclarer « lié » aux victimes rappelle étrangement la façon dont Paul Ricœur analyse le pardon dans l’épilogue intitulé « le pardon difficile » de son livre La Mémoire, l’histoire, l’oubli (Seuil, 2000). Ricœur y oppose les rapports au temps qu’entretiennent respectivement la promesse, qui est un engagement, et le pardon, qui est un désengagement et un déliement entre l’action et l’agent. « Pour se lier par la promesse, le sujet de l’action devait aussi pouvoir se délier par le pardon », écrit-il. Mais, s’interroge Ricoeur, ce déliement « est-il lui-même possible ? Je rejoins ici une dernière fois l’argument de Derrida : séparer le coupable de son acte, autrement dit pardonner au coupable tout en condamnant son action, serait pardonner un sujet autre que celui qui a commis l’acte ». Dans le cas de Salah Abdeslam, il y a donc une certaine cohérence dans sa défense quand il se désolidarise de l’acte qu’il n’a pas commis mais qu’il avait préparé : sa personne ne serait pas tout entière réductible à son projet terroriste. Sa demande de pardon est une demande de déliement.

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