La lettre du jeudi
Rationalisation 🇮🇳
Dharamsala (Inde), le 9 novembre 2022. Portrait découpé du Premier Ministre indien Narendra Modi. © Ashwini Bhatia/AP Photo/Sipa
« L’Inde de Narendra Modi poursuit son virage nationaliste en s’attaquant au contenu des programmes d’enseignement dans les collèges et lycées. En témoigne la “rationalisation” du contenu des manuels scolaires par le NCERT (National Council of Educational Research and Training), avec, pour 2024, un programme d’histoire et de science rétréci à coups de – grandes ou petites – haches. Du Brésil à la Turquie en passant par la Chine et l’Amérique trumpiste, existe-t-il une tendance anti-science commune à ces mouvements que le politologue John Aubrey Douglass a baptisés les “néonationalismes” ?
Le NCERT, l’organisme chargé de conseiller les États indiens sur les programmes scolaires de 138 millions de jeunes écoliers et lycéens, a donc procédé à une “rationalisation” des programmes pour 2024. Parmi les nouveautés, on note les suppressions en classe de terminale du chapitre consacré aux empereurs moghols (musulmans) qui ont dirigé l’Inde pendant deux siècles et l’effacement des mentions concernant les émeutes de Gujarat en 2002 (pogrom au cours duquel des centaines de musulmans ont été massacrés par des hindous), ainsi que la disparition de l’assassinat de Gandhi par un nationaliste hindou.
Au rayon science, les chapitres consacrés au darwinisme, aux énergies (fossiles et renouvelables) et au tableau de Mendeleïev ont été retirés du programme des élèves de seconde (dernière année où les sciences ne sont pas une option). Officiellement, il s’agit d’alléger le fardeau des lycéens après l’épidémie de Covid. En réalité, il suffit de lire les déclarations des responsables politiques du Bharatiya Janata Party pour constater qu’il s’agit de réécrire l’histoire en général, et celle des sciences en particulier, pour les faire coller avec l’agenda nationaliste de Modi.
Dans son livre Holy Science: The Biopolitics of Hindu Nationalism (2019), Banu Subramaniam, professeure à l’université du Massachusetts d’origine indienne, remarque qu’à chaque aller-retour entre l’Inde et les États-Unis, elle a pu constater une montée en parallèle des sentiments nationalistes – hindou d’un côté, et chrétien blanc de l’autre. La différence, dit-elle en substance, c’est que chez les fondamentalistes chrétiens, la science est perçue comme une menace existentielle et athée, tandis qu’en Inde, elle est incorporée et adaptée à la vision nationaliste. Le spectre est large, mais rejet ou incorporation sont pourtant les deux mâchoires d’une même pince : dans un cas comme dans l’autre, il s’agit d’une volonté de mettre au pas ce qui constitue l’essence même de la science et de son enseignement. À savoir, sa capacité à faire s’émerveiller de ce que les choses sont ce qu’elles sont, et pas comme on voudrait qu’elles soient. »
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