Recherche médicale / Perception
Synesthésie : quand les sens communiquent
© Elia Pellegrini/Unsplash
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Cet article est issu du numéro 161 de Philosophie magazine « Peut-on être lucide et heureux ? », en kiosque le 07 juillet 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Récemment, un aveugle a été reconnu le premier non-voyant synesthète. En quoi consiste cette capacité d’éprouver des correspondances entre les sens, qui fascinait déjà Maurice Merleau-Ponty ?
CB. C’est le surnom donné, dans un article récemment paru dans Neuropsychologia, par une équipe de l’université de Trente (Italie) au premier « non-voyant synesthète » attesté. Pour CB, les chiffres, les jours et les mois sont associés à une texture particulière. Le 3 est doux comme du velours, le 2 rugueux comme du carton. Tel est le principe de la synesthésie, qui touche environ 3 % de la population mondiale : éprouver des associations entre différents sens. C’est le cas de quelques célébrités, comme les chanteuses Lorde et WYSE, qui ont récemment évoqué publiquement cette spécificité au point d’en faire, selon The Guardian, un phénomène viral. Phénomène qui, depuis longtemps, intrigue les philosophes, Merleau-Ponty en tête.
Pour le phénoménologue, « la perception synesthésique est la règle et, si nous ne nous en apercevons pas, c’est parce que le savoir scientifique déplace l’expérience et que nous avons désappris de voir, d’entendre et, en général, de sentir, pour déduire de notre organisation corporelle et du monde tel que le conçoit le physicien ce que nous devons voir, entendre et sentir […]. Si la perception réunit nos expériences sensorielles en un monde unique, ce n’est pas comme la colligation scientifique rassemble des objets ou des phénomènes », écrit-il dans la Phénoménologie de la perception (1945). C’est faire fausse route que d’appréhender la perception comme une simple addition de sens d'abord distincts. Les sens constituent plutôt différentes dimensions d’une perception unitaire du monde, qui reflète l'unité d'un sujet incarné, d'emblée engagé dans le monde dans tout son être. L'enchevêtrement sensoriem est premier. Au plus profond de nous, « les sens communiquent. […] Ils s’unissent dans le moment même où ils s’opposent », en des « correspondances intersensorielles. » Et Merleau-Ponty de parler d’une « unité des sens par le corps ». À ses yeux, « quand je dis que je vois un son, je veux dire qu’à la vibration du son, je fais écho par tout mon être sensoriel et en particulier par ce secteur de moi-même qui est capable des couleurs. […] On voit la rigidité et la fragilité du verre. […] On voit l’élasticité de l’acier, la ductilité de l’acier rougi, la dureté de la lame dans un rabot la mollesse des copeaux. » Dans la sphère d'un seul des sens, déjà, les couleurs, les odeurs communiquent. Ainsi, « la sensorialité séparée se produit lorsque je brise cette structuration totale de ma vision, que je cesse d’adhérer à mon regard et qu’au lieu de vivre la vision je m’interroge sur elle ». La synesthésie dit notre intime complicité avec la chair du monde dont nous sommes tissés, et la sensibilité bigarrée - sonore, olfactive, visuelle, etc. - par laquelle le monde se manifeste nous transit. De même que se noue « un rapport à lui-même du visible qui me traverse et me constitue en voyant, ce cercle que je ne fais pas, qui me fait, cet enroulement du visible sur le visible », toutes les facettes du sensibles s'enroulent au coeur de notre chair.