Urbanisme

30 km/h en ville, un remède à l’accélération ?

Temps de lecture : 3 min

30 km/h en ville, un remède à l’accélération ?

© PublicDomainPictures/Pixabay

Depuis aujourd’hui, la vitesse est limitée à 30 km/h dans toutes les rues de Paris (ou presque). De quoi, sans doute, attiser des tensions déjà anciennes entre la maire de la capitale, Anne Hidalgo, et les automobilistes. Selon un sondage Ifop, la mesure serait pourtant soutenue par 61% des habitants… Cette nouvelle réglementation comporte différents objectifs, comme le résume l’adjoint EELV David Belliard : « Améliorer la sécurité des piétons », « réduire significativement le bruit », et « apaiser la ville ». Mais aussi, indirectement, réduire le trafic global, en rendant la voiture moins attractive. Un premier pas pour endiguer l’accélération globale de nos modes de vie, selon le philosophe, géographe et urbaniste Paul Virilio, qui plaidait pour une « prohibition véhiculaire ». Mais insuffisant pour Milan Kundera !

 

  • Faut-il limiter la vitesse en ville à 30 kilomètres par heure ? Et surtout, question fondamentale : pour quelle raison faudrait-il le faire ? Il y a bien sûr un enjeu de sécurité. Mais ce n’est pas tout, remarquait l’essayiste Paul Virilio (1932-2018) : notre monde doit faire face à un danger existentiel inédit, celui de l’accélération technique globale. De plus en plus, dans une « course […] vers l’ubiquité », le temps nécessaire pour parcourir une distance se réduit. Et dans ce recroquevillement, c’est l’espace lui-même qui se contracte, jusqu’à disparaître. La ville, haut lieu de la circulation, n’est plus un lieu où l’on est, mais un lieu où l’on passe. « La cité n’est qu’une halte, un point sur la voie synoptique d’une trajectoire », écrit-il.
  • Dans « Les perspectives du temps réel » (1991), Virilio plaide donc pour endiguer cette sorte de vaporisation du monde : « À quand des sanctions juridiques ? Une “limitation de vitesse”, non pour cause probable d’accident de la circulation, mais en raison des risques encourus d’épuisement des distances de temps. » Contrecarrer la dissolution de l’espace implique un acte de volonté, sans lequel la technique, livrée à elle-même, ne cessera jamais son accélération. « Il s’agit là d’actes de gouvernement, c’est-à-dire de voirie politique visant justement à limiter la “puissance d’assaut extraordinaire” que développe la motorisation des masses », notait déjà Virilio dans Vitesse et politique (Galilée, 1977).
  • Pour le conducteur empêché de réaliser en acte la vitesse dont son véhicule est capable en puissance, la sensation est évidemment étrange. Virilio parle de cette « frustration infligée au conducteur brusquement privé de l’ivresse des grandes vitesses comme de celle de l’alcool ». Cette « prohibition véhiculaire » ne peut être le fait d’individus qui s’imposeraient une auto-limitation – car nous sommes tous emportés, que nous le voulions ou non, dans le rythme global de l’espace où nous nous insérons. Réfréner la vitesse implique une « constitution par l’État », une décision collective.
  • Limiter la vitesse en ville à 30 km/h suffira-t-il, pourtant, à régler le problème ? Pas si sûr, répond Milan Kundera dans son roman La Lenteur (1995) : « L’homme penché sur sa motocyclette ne peut se concentrer que sur la seconde présente de son vol ; il s’accroche à un fragment de temps coupé et du passé et de l’avenir ; il est arraché à la continuité du temps. […] Quand l’homme délègue la faculté de vitesse à une machine : dès lors, son propre corps se trouve hors du jeu et il s’adonne à une vitesse qui est incorporelle, immatérielle, vitesse pure, vitesse en elle-même, vitesse extase. »
  • Le problème n’est pas tant, pour Kundera, la vitesse en elle-même que la vitesse « technicisée », qui sépare l’homme de son expérience vécue de l’espace et du temps. 30 km/h, de ce point de vue, n’y changera rien. La ville restera ce grand échangeur trépidant, dominé par l’exigence du déplacement incessant. Il faudrait alors, de ce point de vue, envisager des mesures beaucoup plus ambitieuses… comme l’interdiction pure et simple de la voiture en ville ?
Et pour le “philosophe de l’accélération” Hartmut Rosa, la question est vaste…