Au risque de la vérité
© Hélène Builly / Costume 3 pièces pour PM
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Cet article est issu du numéro 40 de Philosophie magazine « 40 - juin 2010 », en kiosque le 27 mai 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
En prise avec son temps, Michel Foucault établit une pensée dans laquelle s’inscrit une réflexion sur le savoir, une critique du pouvoir et de ses institutions. À la lumière des philosophes de l’Antiquité, il redéfinit le sujet par le souci du soi.
Certaines pensées se cherchent longtemps, multiplient les ramifications à l’infini. Foucault pense par « blocs » – ce qui n’exclut pas les bifurcations ni les lentes maturations, mais indique un goût pour l’œuvre bien écrite, finie, fermée, qui permet de marquer une étape et de passer à autre chose. Comme si l’activité philosophique ne devait pas épouser la courbe monotone et rassurante de la méditation, mais celle plus risquée de l’événement : événement de la publication, bien entendu, mais événement d’abord de l’écriture, que Foucault comparait à l’incision du chirurgien – pour mettre à vif notre actualité.
La folie exclue par la raison
Mai 1961. Foucault soutient sa thèse Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique, rédigée dans la longue nuit suédoise où le plongea un poste à la Maison de France d’Uppsala. En interrogeant les soubassements de notre culture, le jeune philosophe soumet la raison à une enquête historique, effectuée de première main, sur archives : d’où savons-nous que nous sommes raisonnables et non pas fous ? La thèse est hardie : notre savoir rationnel de la folie, qui se prétend fils de la science expérimentale et des Lumières, serait le résultat d’une série de gestes d’exclusion. En premier lieu, alors qu’à la Renaissance le fou jouissait d’une aura et d’une liberté relative, l’âge classique procède à un premier grand partage. Au sein de l’Hôpital général, fondé en 1656, les fous sont enfermés aux côtés de mendiants, de vagabonds ou de libertins. La folie est intégrée dans l’ensemble bariolé et sulfureux de la « Déraison », qui constitue une menace pour l’ordre moral. Foucault repère ensuite un deuxième moment charnière, au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle, où la folie trouve son traitement et son lieu propres : l’asile moderne. Mais ni les peurs ancestrales ni la bienveillance des médecins n’expliquent la naissance de cette institution.
Marqué par l’ethnologie de Claude Lévi-Strauss et sa quête des structures inconscientes des sociétés, Foucault reconstruit, entre les décisions politiques et les discours médicaux, le réseau de relations qui a rendu possible une nouvelle perception de la folie. Pour que la folie, à la Révolution, se détache du fond obscur des cachots de l’Hôpital général et intéresse soudain le médecin, il fallait que ces cachots connaissent une crise politique sans précédent, montrent leur injustice et leur inadaptation pour tous… sauf les fous. L’asile moderne qu’invente Pinel, médecin-chef de la Salpêtrière, n’a aucune valeur ajoutée médicale ; il fonctionne comme une instance judiciaire : à chaque instant, écrit Foucault, « le fou doit se savoir surveillé, jugé et condamné ». Sous les triomphes du positivisme, il y a d’abord le choix d’une culture, la nôtre, de se tenir à distance de la folie, et de retrouver sa raison à travers la médicalisation et la culpabilisation de l’insensé.