Politique
John Rawls aurait-il approuvé la réforme des retraites ?
Maubeuge (59), le 7 mars 2023. Manifestation contre la retraite à 64 ans. © Sami Belloumi/Voix du Nord/Maxppp
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La réforme des retraites est souvent abordé sous l’angle des catégories concernées : jeunes actifs, pré-retraités, femmes. Mais si on lui applique les principes du théoricien de la justice John Rawls, sans tenir compte de notre place dans la société, cela change-t-il notre jugement ? Apparemment, oui. En réalité, pas vraiment.
- Les sondages sur la réforme des retraites montrent que deux tiers de la population la rejettent. Mais les disparités sont fortes. Les retraités, selon un sondage récent, sont 50% à la soutenir, tandis que les moins de 35 ans y sont défavorables à 74%. Les employés du privé y sont moins opposés que ceux du public. D’ailleurs, la discussion publique pointe les injustices catégorielles qu’elle entraînerait. Ceux qui ont commencé à travailler tôt seraient défavorisés, de même que les femmes, ou encore les personnes approchant de la retraite, placardisés ou contraints au chômage. La suppression des régimes spéciaux mécontente également les catégories visées. Chacun a, suivant son âge, son genre, son métier, sa situation financière, sa santé, des raisons d’approuver ou de critiquer cette loi.
- Est-ce la bonne méthode pour décider si cette réforme est juste ? Elle est avantageuse pour certains, pénalisante pour d’autres, c’est tout. Or, c’est un point essentiel : outre la question de savoir si elle est indispensable pour assurer l’équilibre des comptes, le gouvernement considère que la réforme est juste. Ses opposants refusent ce qualificatif, et font de leurs protestations une impulsion légitime.
- Qu’en est-il vraiment ? Le philosophe américain John Rawls (1921-2002) propose dans sa Théorie de la justice (1971) l’expérience de pensée du « voile d’ignorance ». Chacun doit tenter d’ignorer « sa place dans la société, sa position de classe ou son statut social ». C’est ce qu’il appelle la « position originelle ». Si chacun décide d’oublier, ne fût-ce qu’un moment, qu’il est homme ou femme, jeune ou vieux, riche ou pauvre, malade ou en bonne santé, s’il travaille dans le public ou le privé, alors sa réflexion sur ce qui est juste et injuste sera universelle, au lieu de se résoudre dans une défense plus ou moins avouée de ses intérêts particuliers.
- Appliquons cette méthode à la réforme des retraites. À première vue, elle semble juste. Relever l’âge de la retraite à 64 ans, pour tous sans distinction, permet d’appeler tous les individus, quelle que soit leur situation personnelle, à participer à l’effort collectif pour assurer le financement de la retraite par répartition face au vieillissement de la population. Pour le gouvernement, ce rehaussement de l’âge de départ est une mesure de justice puisqu’elle part de cette « position originelle » où l’on fait abstraction de son cas particulier.
- Mais si l’on examine plus attentivement la pensée de Rawls, on se rend compte que la justice n’est pas forcément du côté du camp présidentiel. Le philosophe, en effet, refuse l’argument suivant lequel « le fait d’imposer des désavantages à un petit nombre peut être compensé par une plus grande somme d’avantages dont jouiraient les autres » – ici le système de retraite dans son entier, actifs, retraités et futurs retraités. Cette logique revient en effet à accepter de léser les plus défavorisés, les plus fatigués, les personnes aux carrières fragmentées, les plus de cinquante ans fragilisés, au nom du bien commun. Or, selon ce que Rawls appelle le principe de différence, qui s’ajoute aux idéaux de liberté égale pour tous et d’égalité des chances, les inégalités ne peuvent être admises que si elles profitent aux plus défavorisés. Comme il l’écrit, « il n’y a pas de gain, du point de vue du principe de différence, si l’autre [le moins favorisé] ne gagne pas aussi ». Mais il est clair que cette réforme a ses gagnants et ses perdants. Les premiers sont ceux qui ne veulent pas partir tôt, qui ont un travail qui leur plaît ou ne les aliène et ne les fatigue pas trop ; les seconds, ceux qui sont épuisés, qui rêvent de se reposer avant de tomber malades. Suivant le principe de différence, ces derniers ne gagnent rien à la réforme. Celle-ci revêt les habits de la nécessité économique, mais pas ceux d’une justice fondée sur l’équité. Et s’il était vrai que les efforts demandés à ceux qui sont assurés d’une retraite plus ou moins correcte permettaient d’assurer à tous les petits retraités, les plus défavorisés, un minimum garanti de 1 200 euros, la réforme aurait eu des chances d’être mieux accueillie. Mais même cet argument d’équité rawlsien avancé initialement par le gouvernement s’est avéré, à l’examen, mensonger. Aussi étonnant que cela puisse paraître de la part d’un théoricien américain modéré, celui-ci aurait peut-être lui aussi manifesté contre la réforme.